FiveOFive

21 octobre 2011

Stay the same (Dernière Partie)

 

Il est tôt. Il fait encore nuit et les lumières de la ville scintillent au travers des baies vitrées de son grand bureau. Nous sommes assis face à face, échangeant des politesses avant d’aborder ce pour quoi il m’a convoqué.

Il est directeur de département. Trois niveaux hiérarchiques, vingt années, plusieurs dizaines de milliers d’euros annuels et une cafetière individuelle Nespresso nous séparent. Mais pas seulement. Ses chemises sont de qualité médiocre, son timbre de voix n’est pas toujours très assuré et il a une parfaite maitrise des mécanismes régissant la « maison ». Ce qui n’est pas mon cas.

Je devrais être fébrile mais il n’en est rien. Nous nous connaissons un peu pour avoir déjà collaboré, pour avoir échangé sur des projets sur lesquels il devait tantôt arbitrer et je devais souvent résister, batailler. De nombreux signes avant-coureurs ne me laissent que peu de doute quant à l’annonce qu’il compte me faire.

Une fois la chose faite, je rejoins ce qui est encore pour quelques jours mon lieu de travail, conscient comme rarement de la dimension inéluctable des destinées professionnelles, moi qui avait presque fini par oublier que comme ceux dont j’avais la gestion, je ne suis qu’un parmi tant d’autres, un pion sur un échiquier en proie à d’étranges règles mathématiques. Là, en saluant celui avec qui je travaille étroitement depuis deux ans au point qu’une de nos collaboratrices nous ait surnommés « les inséparables »,  il devine à l’expression de mon visage et à ma poignée de main appuyée que ce surnom vit ses dernières heures.

Ce matin là, je prends davantage de temps pour saluer chacun des quarante collaborateurs oeuvrant sur ce qui fut « mon site » tout en prenant garde de ne pas me trahir, ne laissant rien transparaître.

Les choses changent il paraît. Le monde tourne, et il faut tourner avec lui. Alors une fois encore, je tourne la page.

 

Je vais devoir organiser le troisième pot de départ depuis que je suis dans cette boite, et le sixième de ma jeune carrière. C’est que cela commence à faire une somme en champagne…

Je vais une fois de plus rester avec un stock conséquent de cartes de visites obsolètes. J’envisage d’en tapisser mon futur bureau…

Je vais devoir me faire au fait que je sois nommé sur mon quatrième poste après six ans d’ancienneté. Non je ne suis pas (totalement) instable lecteur, c’est mon patron qui aime jouer avec moi, nuance…

Je vais devoir abandonner le luxe confortable des journées back-office en jean / sneakers et reprendre mes habitudes de pingouins de façon permanente, devant jouer avec la séduisante alternance chromatique des costumes noirs ou anthracites, des chemises bleues ou blanches…

Je vais devoir quitter une implantation locale de quarante personnes pour rejoindre la direction générale, un complexe où s’agite plus d’un millier de collaborateurs, et délaisser mes pulls rouges et mon sourire souvent contenu pour me fondre dans la masse des salary men déprimés et autres working girl névrosées. Alors certes, il y a au siège la possibilité de se faire livrer le petit déjeuner au bureau et de bénéficier de séances de shiatsu sur le temps de travail mais moi tu sais, je suis un homme simple...

Je vais devoir rester humble. Et me dire que si je ne deviens effectivement pas président du monde connu ou roi du pétrole, que je suis entouré d’amis du même âge ayant des emplois bien plus prestigieux, je n’en demeure pas moins le plus jeune collaborateur jamais nommé sur ce type de mission chez mon employeur, une petite structure de cinquante milles salariés ayant pignon sur rue. Je dois faire plus vieux que mon âge, sinon je ne vois pas comment mon nom aurait pu ressortir sur un recrutement national où des types mieux armés s’étaient positionnés…

Je vais devoir prendre le métro… En fait, deux stations. Mais toujours deux stations de trop…

Je vais devoir réajuster les Clash. London Calling qu’ils disaient. Le problème, c’est que nous n’avons pas de bureau à Londres. Alors dans un mois, ce sera Paris Calling.

Je vais devoir travailler à Paris.

Tu y crois à celle là lecteur ? Moi perso, j’ai encore du mal à réaliser.

 

Posté par FiveOFive à 23:16 - Commentaires [10]